à la découverte de l’unique quartier pénitentiaire réservée aux femmes en Europe

On l’appelle le « QPR », pour Quartier de Prise en charge de la Radicalisation. Ce centre, situé à Rennes, en Ille-et-Vilaine, a accueilli ses premières détenues début septembre 2021, il y a un an.

>> La veuve d’un des assaillants du Bataclan a été rapatriée en France en juillet

C’est un endroit où on ne rentre pas facilement : franceinfo a profité de la visite de deux députés, car les parlementaires sont autorisés à se présenter par surprise à tout moment dans n’importe quelle prison du territoire français. En l’occurence, il s’agissait de Frédéric Mathieu, député de la 1ère circonscription d’Ille-et-Vilaine, et Ségolène Amiot, élue de la troisième circonscription de Loire-Atlantique. Tous les deux ont été élus cette année et siègent sur les bancs de la Nupes, avec l’étiquette France Insoumise (LFI). 

Frédéric Mathieu, député LFI d’Ille-et-Vilaine, en train de visiter le QPR de la prison pour femmes de Rennes. (MATHILDE LEMAIRE / RADIO FRANCE)

Ce quartier de prise en charge de la radicalisation représente une toute petite partie de la très grande prison de Rennes, bâtie en 1879 sur neuf hectares, de forme hexagonale et bordée d’arcades. Cet établissement pénitentiaire est le seul en France à être exclusivement réservé aux femmes. Autrefois à l’écart de la ville, à la campagne, il se situe aujourd’hui à deux pas de la gare de Rennes, en plein centre-ville. Le bâtiment du QPR se dresse sur trois étages, ultra-sécurisés et complètement indépendants du reste de la détention : les dix femmes qui y sont actuellement incarcérées ne croisent jamais les autres détenues.

L’énergique et enthousiaste directrice de ce centre pénitentiaire, Véronique Sousset, fait la visite. « Voici la cour de promenade, il y a une salle de soins », désigne-t-elle. Les peintures bleues et blanches sont récentes. Il y a aux fenêtres un double grillage. Les portes des cellules sont équipées de passe-menottes. « L’idée, c’est que ce soit tout sauf un quartier d’isolement amélioré, explique-t-elle. Le but n’est pas qu’elles restent dans leurs cellules, ça n’aurait aucun sens.

« Pour une bonne prise en charge de ces femmes, il faut les voir hors de leurs cellules, en interaction ou lors d’entretiens individuels. Elles ont, de ce fait, un emploi du temps assez dense. »

Véronique Sousset, directrice de la prison

à franceinfo

Certaines détenues sont en attente de leur procès, d’autres ont déjà été jugées, pour des tentatives d’attentat par exemple. C’est là que pourrait, par exemple, se retrouver la jeune femme de 22 ans arrêtée la semaine dernière à Enghien-les-Bains dans le Val-d’Oise, avec, dans son sac, un cutter et des documents jihadistes. C’est là que devraient aussi être incarcérées certaines des femmes rapatriées des camps kurdes de Syrie. Seize sont rentrées en juillet, dont la veuve d’un des terroristes kamikaze du Bataclan, Samy Amimour.

Une vue d’ensemble du QPR de la prison de Rennes, qui va être agrandi pour accueillir à terme 29 femmes et plusieurs nursery. (MATHILDE LEMAIRE / RADIO FRANCE)

« Il y a parmi les détenues dans ce quartier, des femmes qui avaient des velléités de rejoindre les zones de combat dans les territoires de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie. Celles-ci parfois fantasment ce qu’elles n’ont pas vu, pas vécu. Et puis, certaines de ces détenues y sont allées. Et chez elles, la priorité est souvent de traiter le stress post-traumatique des choses vues et vécues », précise la directrice de la prison. « Les détenues ont entre 25 et 50 ans. Leur prise en charge dépend aussi selon qu’elles ont des enfants ou non, selon que ces enfants sont revenus ou non, placés ou non, selon qu’il y a encore un père ou qu’il est décédé. Il y a autant de situations que d’histoires singulières », ajoute Véronique Sousset.

Des travaux vont avoir lieu dans les prochains mois pour agrandir ce quartier de prise en charge de la radicalisation. A terme, il accueillera 29 femmes avec une possibilité étendue de nurserie pour leurs enfants quand ils ont moins de 18 mois.

Les détenues du QPR partagent leurs journées entre diverses activités. Elles voient régulièrement des psychologues et des éducateurs, assistent à des ateliers sur la parentalité, mais aussi plus culturels : un piano se trouve même à deux pas des cellules. Ces femmes suivent aussi des cours, d’histoire ou de géopolitique. « On fait appel à des islamologues dont la mission est d’accompagner les détenues pour qu’elles parviennent doucement à distinguer par elles-mêmes ce qui relève de l’islam de ce qui relève de l’idéologie terroriste, développe François Toutain, directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation. Le but est d’éveiller peu à peu leur esprit critique. » Il organise très régulièrement en partenariat avec l’Université du Mans des grands cycles de conférence. Les enseignants viennent à l’intérieur de l’établissement pénitentiaire parler tour à tour du wahhabisme, du conflit israélo-palestinien ou encore du chiisme par exemple.

« Comme il s’agit d’échanges directs et nourris par petits groupes avec les professeurs, les spécialistes, ça porte ses fruits et elles prennent du recul par rapport aux certitudes qu’elles pensaient avoir. Ainsi un désengagement de la violence et de la radicalité se produit par étapes. »

François Toutain, directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation

à franceinfo

En parallèle de ce travail, il y a les nombreuses activités sportives : la musculation deux par deux dans une salle avec plusieurs appareils, le sport plus collectif par groupe de cinq, une fois par semaine, dans le gymnase de la prison. Sans compter les interventions hebdomadaires à l’intérieur de ce quartier d’une vice-championne paralympique qui les prend en charge individuellement, telle une coach sportive. « A travers le sport, on travaille en fait la réinsertion sociale. Le rapport au corps est très important pour ces femmes qui se sont souvent cachées pendant des années derrière des hijabs », explique François Toutain. Dans ce quartier de prise en charge de la radicalisation, le voile n’est pas autorisé hors des cellules.

La cour intérieure de la prison pour femmes de Rennes à l’intérieur de laquelle se trouve le QPR. (MATHILDE LEMAIRE / RADIO FRANCE)

Ces femmes, qui sont placées là pour une durée de six mois renouvelables – et quasi toujours renouvelés – sont par ailleurs en permanence évaluées, et elles le savent. Il s’agit au cours de commissions pluridisciplinaires régulières d’observer comment évolue leur rapport à la violence et à l’islam radical. Le but pour l’encadrement est de déjouer la « taqiya », cette technique de dissimulation visant à faire croire à une déradicalisation qui serait en fait feinte. Les surveillantes, toutes volontaires pour travailler dans ce secteur de la détention, sont évidemment au cœur de ce dispositif. Elles sont choisies par un jury pour leur exemplarité et reçoivent une formation spécifique de trois semaines, avec renforcement physique et ateliers sur l’islam et le jihadisme.

Après un an de fonctionnement, ce QPR n’a enregistré aucun incident. Deux femmes ont même pu quitter les lieux. L’une est retournée en détention classique, l’autre a retrouvé la liberté, et plusieurs devraient suivre bientôt. Les professionnels sur place s’en félicitent tout en restant humbles car chacun sait combien en la matière, il faut se préserver de tout triomphalisme. « Ce qui se passe dans cet établissement de Rennes est sans doute positif mais il faut bien se garder de dresser un tableau idyllique », commente Me Emmanuel Daoud, qui assure la défense de deux revenantes de Syrie arrivées cet été du camp syrien de Roj.

Incarcérées en Île-de-France, elles ne sont absolument pas prises en charges de la même manière selon lui, et c’est le lot de la plupart. L’une des deux est même à l’isolement, avec donc quasi aucun lien. « Si on a des quartiers de déradicalisation ainsi dimensionnés pour accueillir au maximum 30 femmes dans quelques années après travaux, c’est très largement insuffisant, explique-t-il avec véhémence. Et je m’interroge sur l’incapacité du ministère de la Justice à s’être doté de moyens financiers supplémentaires pour faire en sorte d’augmenter les moyens humains et matériels nécessaires à la prise en charge de ces femmes. »

« On ne parle de dizaine de millions d’euros et on ne peut pas dire que le temps a manqué car cela fait quatre ans qu’on attend ces rappariements. »

Me Emmanuel Daoud

à franceinfo

Pour lui, il faut penser à bien plus grande échelle. « L’idée n’est absolument pas de donner à ces femmes un traitement de faveur, l’idée est d’aider la société à travers leur suivi à comprendre ce qui s’est passé, comment de jeunes françaises sont ainsi parties dans ces zones de combats. Comprendre c’est une absolue nécessité pour elles mais aussi pour que cela ne se reproduise pas et pour protéger aujourd’hui encore notre sécurité », ajoute-t-il.

>> « Pourquoi je serais un danger ? On n’a rien à faire ici… » : l’attente sans fin des orphelins de jihadistes français dans le camp syrien de Roj

Il reste à ce jour une centaine de femmes françaises dans des camps en Syrie. Auprès d’elles, se trouvent près de 250 enfants, la plupart en bas âge. La Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné la France il y a 8 jours pour plusieurs refus de rapatriement.





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