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Acculé par les crises économique et politique, le Sri Lanka à l’arrêt

Lourdement endetté, le Sri Lanka ne peut plus importer d’hydrocarbures et se trouve totalement à l’arrêt depuis dimanche, faute d’essence. Aux pénuries de biens essentiels, parmi lesquels aliments et médicaments, s’ajoutent aussi des coupures de courant incessantes. Une situation aggravée par la guerre en Ukraine, mais qui est due en réalité à plusieurs décennies de mauvaise gouvernance, notamment fiscale.

C’est la pire crise traversée par le pays depuis son indépendance en 1948, et elle vient d’atteindre de nouveaux sommets. Faute de carburants, le Sri Lanka se trouve aujourd’hui totalement à l’arrêt.

Dimanche 3 juillet, le ministre de l’Énergie Kanchana Wijesekera a déclaré que les réserves d’essence du pays s’élevaient à environ 4 000 tonnes, soit légèrement en dessous du niveau habituel de consommation d’une journée – une annonce qui a provoqué l’arrêt des transports publics. Une pénurie qui vient s’ajouter à celles de biens essentiels, dont les aliments et les médicaments, aux longues coupures d’électricité quotidiennes et à une inflation record dans un contexte de grave crise politique.

Si la situation est bien antérieure à la guerre en Ukraine, la crise politico-sociale au Sri Lanka s’est bel et bien accélérée en avril dernier avec l’explosion des prix de l’énergie liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

En juin, l’inflation au Sri Lanka a ainsi passé la barre symbolique des 50 %. Les prix des denrées alimentaires ont bondi de près de 60 % par rapport à l’année précédente. Si bien que pour la classe moyenne, les légumes comme le chou, le chou-fleur et les carottes sont désormais considérés comme des aliments de luxe.

La pénurie de devises étrangères ne permet désormais plus au pays d’importer suffisamment de nourriture, de carburants et autres produits essentiels. « Il y a des pétroliers qui attendent dans la rade en face de Colombo. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de quoi les payer, car le gouvernement n’a plus de devises », appuie Éric Paul Meyer, historien spécialiste du Sri Lanka.

Aussi, incapable de rembourser sa dette extérieure de 51 milliards de dollars (près de 49 milliards d’euros), le gouvernement sri lankais s’est déclaré en défaut de paiement en avril et négocie actuellement avec le Fonds monétaire international en vue d’un éventuel renflouement.

« Il y a déjà eu des périodes d’intenses pénuries, notamment dans les années 1970 », relate l’historien, professeur émérite à l’Inalco. « Mais une pénurie aussi brutale et aussi violente, c’est tout à fait nouveau. »

Des racines profondes

La crise que connaît le Sri Lanka a pris un tournant l’an dernier avec la décision brutale du président Gotabaya Rajapaksa d’interdire tout engrais chimique, pesticides, herbicides et fongicides afin de faire du pays le premier du monde 100 % organique.

Présentée comme la réalisation d’une promesse électorale visant à adopter l’agriculture biologique, la mesure a davantage été reçue comme une tentative d’économiser des dollars en limitant les importations. Mais dans une économie où le secteur agricole emploie entre un quart et un tiers de la main d’œuvre nationale, une telle mesure a eu des effets dévastateurs.

Chute des rendements, fermeture de plantations, pertes d’emplois, pénuries alimentaires… « À la révolte du monde agricole confronté à une chute des rendements s’est ajoutée celle des classes populaires obligées de faire la queue pour se procurer leur alimentation, et à des prix en pleine explosion », explique Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’Iris, spécialiste des grands pays émergents, notamment du monde indien. « Le résultat a été l’enclenchement d’un cercle vicieux bien connu : inflation brutale, perte de confiance, crise de la monnaie, sortie de capitaux et donc crise budgétaire et de la balance des paiements débouchant sur une crise de l’endettement. »

Mais pour Éric Paul Meyer, l’économie sri lankaise a été fragilisée dès les années 1980. « Le pays a abandonné les bases de son économie de plantation pour se tourner vers le tourisme, mais aussi des revenus tirés de l’immigration, de l’industrie de la confection, et le marché mondial », explique-t-il. Un élément de faiblesse aggravé, dit-il, par la guerre civile (1983-2009) entre la minorité tamoule et la majorité cinghalaise bouddhiste.

« Le pays aurait pu repartir sur des bases nouvelles, mais le gouvernement des Rajapaksa a, dès 2009, cherché à augmenter sa présence sur les marchés mondiaux, et il n’y a pas eu de recherche d’une nouvelle forme de développement économique. »

À ces causes structurelles, ancrées depuis des décennies, se sont ensuite ajoutées des causes conjoncturelles parmi lesquelles l’effondrement du tourisme, la crise du Covid-19 et, ajoute Éric Paul Meyer, « une série d’erreurs assez monumentales en matière de gouvernance fiscale qui ont fait que les choses se sont aggravées depuis 15 ans ».

Capitalisme de connivence et corruption

La famille Rajapaksa dirige le Sri Lanka depuis une bonne partie des deux dernières décennies. Mahinda Rajapaksa, le frère de l’actuel président, a été à la tête de l’État de 2005 à 2015. Le clan a bénéficié d’un profond soutien au sein d’une grande partie de la population, pour avoir mis fin, selon les partisans, à une guerre civile de plusieurs décennies en 2009.

Mais depuis les années 2007-2009, le système clanique qui s’est mis en place à la tête de l’État avec les Rajapaksa s’est traduit par des pertes importantes de recettes budgétaires liées aux cadeaux fiscaux faits aux proches du pouvoir et l’ancrage profond d’un capitalisme de connivence – économie capitaliste où le succès en affaires dépend de relations étroites avec les représentants du gouvernement – au sein du pouvoir.

>> À lire aussi : « Splendeur et chute d’une dynastie politique dans un Sri Lanka à genoux »

« Il y a beaucoup de corruption, et il y a également eu beaucoup d’inconséquence dans la façon dont le gouvernement a géré son budget », explique Éric Paul Meyer, évoquant également les promesses électorales en matière de fiscalité.

Lors des élections de novembre 2019, Gotabaya Rajapaksa s’est engagé à mettre en place des réductions drastiques d’impôts – suppression de sept taxes et abaissement du taux de TVA de 15 % à 8 %. Des mesures populistes adoptées, comme promis, après sa victoire, alors que le pays bénéficiait d’un prêt du FMI sur quatre ans.

Sur cette fragilité fiscale et cet endettement extérieur déjà bien installés, les premiers symptômes de la crise n’ont ainsi pas tardé à apparaître, se manifestant par une inflation considérable, une attaque des marchés financiers et la chute vertigineuse de la roupie sri lankaise, qui a perdu plus de la moitié de sa valeur en deux mois. L’endettement extérieur, lui, dépasse désormais 70 % du PIB. Et les dernières prévisions de l’ADB (Asian Development Bank) pour 2022 donnent une poursuite de la récession autour de -2,4 %.

Des manifestations mais « pas de véritable insurrection »

Cette crise de la gouvernance intérieure peut-elle pour autant mener à la fin de la dynastie Rajapaksa ? « Il y a un mécontentement énorme dans le pays, mais qui n’est pas organisé par les partis politiques », explique Éric Paul Meyer.

Pour l’historien, ce mouvement est comparable au Hirak en Algérie. Opposé au maintien au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika et son régime, le Hirak manifestait son rejet de la corruption et exigeait une transition politique démocratique en rupture avec le « système ».

Comme en Algérie de 2019 à 2021, les manifestations rythment depuis plusieurs mois la vie des Sri Lankais qui, toutes générations et classes sociales confondues, déferlent dans les rues pour protester contre la pénurie d’essence, la hausse du prix du riz et des denrées alimentaires, et demander le départ du président Rajapaksa.

« Le président a changé de gouvernement, mais ce gouvernement est loin d’être populaire et d’avoir les clés pour régler le problème », estime Éric Paul Meyer.

Pour autant, malgré une situation catastrophique, il n’y a pas, pour le moment, de véritable insurrection au sein de la société, ajoute-t-il. Et dans tous les cas, rappelle de son côté Jean-Joseph Boillot, « on sait qu’une capacité de révolte ne se traduit pas nécessairement par une capacité d’alternative au pouvoir ».



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