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comment le dramaturge est devenu le patron de la langue française

On célèbre ce samedi le 400e anniversaire de la naissance de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Un événement d’autant plus marquant que cet intervalle de quatre siècles n’a fait que confirmer la place du dramaturge dans le coeur des Français… au point qu’on parle de la « langue de Molière ».

A trois mois de la présidentielle, l’heure est à la division. Pas d’union à gauche, une droite – et surtout, une extrême droite – à couteaux tirés. Pourtant, un homme réussit à faire consensus, et même à rejoindre les deux rives: Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. Lundi, dans une tribune, la prétendante LR Valérie Pécresse réclamait la panthéonisation du dramaturge et jeudi, la socialiste Anne Hidalgo lui emboîtait le pas. Une consécration que l’Elysée exclue à ce stade.

Molière n’a de toute façon pas attendu cette campagne pour mettre la nation à l’unisson. Au point qu’il s’est annexé le français, surnommé « la langue de Molière ». Alors qu’on célèbre ce samedi les 400 ans de sa naissance en 1622 à Paris, le « théâtreux » s’affirme plus que jamais comme le patron de notre République des lettres. L’universitaire Martial Poirson et le comédien Francis Perrin, deux hommes qui le connaissent de très près, expliquent à BFMTV.com les raisons d’un succès que le temps ne fait que confirmer.

Une expression qui vient de loin

« Langue de Molière »: l’expression est fameuse, pas loin du poncif. Il faut dire qu’elle est en circulation depuis longtemps. « L’expression apparaît progressivement dans la deuxième moitié du XIXe siècle, mais s’intensifie avec la généralisation de l’enseignement après les lois Ferry. Il faut des références partagées », resitue l’historien Martial Poirson, auteur cette année de Molière. Du saltimbanque au favori et de Molière. La fabrique d’une gloire nationale. Le professeur poursuit:

« La valorisation de la langue française comme vecteur d’unité nationale se fait sous la bannière de Molière et va participer à éliminer les parlers locaux. »

La « langue de Molière » est décidément très IIIe République. « On voit dans son théâtre une leçon de morale civique, une école de vertu pour le jeune citoyen », développe Martial Poirson. C’est l’époque où on demande aux élèves d’écrire leurs compositions « à la manière de Molière ». Au besoin, on va même tordre ses textes pour incarner les références de la France moderne. Ainsi, on éloigne le souvenir embarrassant du chouchou de la Cour et du roi de droit divin Louis XIV pour faire de l’auteur du Tartuffe le saint-patron de la République et de la laïcité.

Une tendance qui s’enracine plus profondément encore dans notre histoire, souligne l’universitaire: « Le Molière héros national, ça commence au XVIIIe siècle, avec Diderot, Voltaire, car on voit en lui la préfiguration du rôle de la raison. »

Le comédien derrière le texte

Passé philosophe des Lumières, puis instituteur au tournant du XIXe et du XXe siècles, l’homme de théâtre du XVIIe siècle est resté notre contemporain. Encore un effet de sa langue. « Il a un vers très fluide qui impose un rapport très direct et qui fait que cette langue a très peu vieilli », estime Martial Poirson, également commissaire de l’exposition « Molière. La fabrique d’une gloire nationale », à l’Espace Richaud de Versailles jusqu’au 17 avril.

« On sent que c’est écrit par un comédien! J’ai joué du Corneille, du Racine et c’est pas pareil! » s’enthousiasme Francis Perrin auprès de BFMTV.com. Par un chef de troupe et pour sa troupe. « Molière disait à ses comédiens: ‘Dites le vers le plus naturellement du monde' », déroule notre interlocuteur.

L’écriture malgré elle

Selon son livre de comptes personnel, Francis Perrin a joué 9500 représentations depuis le début de sa carrière et chiffre à « au moins 2000 » celles relevant du répertoire de Molière et ce, à travers 17 pièces différentes. Ces temps-ci, il tourne dans toute la France avec sa mise en scène de L’Ecole des femmes, qu’il joue en famille. Il est donc bien placé pour rappeler que la « langue de Molière », originellement destinée aux planches, est avant tout une parole vivante:

« Il s’écrivait les rôles en pensant à lui, son corps, en s’observant. C’est pour ça qu’il a préféré jouer Sganarelle que Dom Juan! » « Quand Les Précieuses Ridicules ont été imprimées, il était furieux! » relève encore Francis Perrin.

Révérer la littérature de Molière comme une relique devant laquelle se prosterner serait donc une erreur. Martial Poirson ferraille aussi contre cet esprit de sérieux: « Aujourd’hui, on respecte les textes de Molière à la virgule près… mais les virgules ne sont pas de lui! »

Comment décrire, alors, cette « écriture malgré elle »? « Le style de Molière, c’est la rupture de ton, le mélange des registres – depuis le comique vulgaire jusqu’au raffinement de la comédie-ballet – l’adresse, c’est-à-dire l’interaction avec les spectateurs, la vocalité. D’où le fait qu’elle se prête à la fois à la musique et à la langue », caractérise l’enseignant-chercheur.

La « langue de Molière » et plus encore

Comme elle est si bonne pâte, « la langue de Molière » s’exporte particulièrement bien. Et elle n’est plus seulement la nôtre. « Ça fait bien longtemps que Molière ne nous appartient plus! », se réjouit Martial Poirson qui illustre:

« C’est l’auteur de langue française le plus lu, le plus joué dans le monde. »

Même la francophonie apparaît trop étroite: ainsi, une traduction du Médecin malgré lui en wolof est en préparation pour cette année. « Parler de mariages arrangés, du pouvoir abusif des Eglises, de la dot, a des résonances sur des tas de cultures dans le monde d’aujourd’hui », achève d’expliquer l’historien.

Ce qu’on trouve à Molière

Molière s’est imposé dans le cœur et la tête des Français, personnifiant un esprit national réel ou supposé. Il a fait briller notre langue sur la grande scène du monde jusqu’à franchir toutes les frontières, y compris linguistiques. Molière parle à tous… et chacun a le sien. « Ce qui me plaît chez lui, c’est l’entièreté de ses personnages, leur souffrance, même chez les sales types », nous confie Martial Poirson: « Il y a une fragilité du personnage qui est précieuse et qui explique le plaisir qu’on a encore à le lire aujourd’hui ».

« La force de Molière, c’est de prendre un drame et d’en faire une comédie », approuve Francis Perrin qui, dès sa découverte de l’auteur, a compris qu’il avait affaire « à un type extraordinaire ».

L’acteur emporte l’une de ses répliques partout avec lui. On la trouve dans La Critique de L’Ecole des Femmes: « ‘C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens’. » « Il a tout dit en tant que comédien et en tant qu’auteur », s’amuse Francis Perrin. Et plutôt qu’au Panthéon, c’est sans doute dans cet amusement qu’il faudra continuer de chercher le triomphe de la « langue de Molière ».

Robin Verner

Robin Verner Journaliste BFMTV



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