Faits divers

dans les coulisses de la prise de contrôle de LVMH

Ils sont trois : un avocat, un chauffeur-garde du corps, et un spécialiste des questions de sécurité. Trois témoins de la bataille acharnée menée par Bernard Arnault en 1989 et 1990 pour prendre le contrôle du groupe LVMH, au dépend de l’homme d’affaire Henry Racamier. Trois hommes qui se confient aujourd’hui à la cellule investigation de Radio France.

L’œil plissé et le costume parfaitement ajusté, Jean-Pierre Martel est un fin connaisseur des coulisses du monde des affaires. L’homme s’est notamment fait connaître dans le cadre de l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais où il représentait les intérêts du Consortium de réalisation, la structure chargée de gérer le passif de la banque. À la fin des années 1980, il a également défendu le PDG de Louis Vuitton, Henry Racamier, pour tenter de contrer le jeune Bernard Arnault, désireux alors de monter au capital de LVMH (Louis Vuitton – Moët Hennessy) pour en prendre le contrôle.

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« À l’époque, Bernard Arnault est un jeune polytechnicien ambitieux, qui veut s’implanter dans l’industrie du luxe alors qu’il vient plutôt de l’immobilier, explique la journaliste Aurore Gorius coauteure du livre Les gourous de la com’ : Trente ans de manipulations politiques et économiques. Henry Racamier, lui, est un homme d’affaires issu de la sidérurgie, de l’industrie lourde. Mais sa femme est l’une des arrières petites filles de Louis Vuitton. Il va faire de Louis Vuitton un leader de la maroquinerie de luxe en dix ans, en ouvrant des boutiques partout dans le monde. »

« Cette affaire a été marquante parce qu’elle a importé des techniques d’accès à l’information qui étaient courantes aux États-Unis, mais pas encore en France, explique l’ex-avocat d’Henry Racamier, Jean-Pierre Martel. Dans une guerre, l’information est absolument clé. On ne se bagarre pas pendant 18 mois autour de tels enjeux avec des pistolets à bouchon. Des intervenants nouveaux sont apparus pour la première fois sur ce terrain. » C’est le cas, par exemple, du cabinet d’intelligence économique américain Kroll, qui installe l’un de ses bureaux à Paris, en 1989.

« Cette agence de détectives spécialisée dans les affaires financières va enquêter sur l’argent de Louis Vuitton et va répandre la rumeur de circuits d’évasion fiscale mis en place par Louis Vuitton via une holding à Hong Kong, explique Aurore Gorius. Cette holding existait bien, mais l’évasion fiscale, elle, n’a jamais été prouvée. » « Une campagne de presse va également être orchestrée laissant penser que Henry Racamier serait un soutien financier de l’extrême-droite et de Jean-Marie Le Pen, poursuit la journaliste. Ce qui a été démenti. Mais le mal est fait. L’idée, c’était vraiment de déstabiliser et de mener une campagne sur tous les fronts pour faire lâcher Henry Racamier, bien au-delà du terrain économique. »

Une ambiance lourde pèse alors sur l’équipe d’Henry Racamier. “Nous avions la conviction qu’il fallait prendre des précautions pour sécuriser les échanges internes dans l’équipe Vuitton, se souvient Jean-Pierre Martel. Je correspondais avec mon client [Henry Racamier] avec une ligne téléphonique cryptée. On ne se réunissait jamais dans des salles qui donnaient sur la rue par crainte d’éventuels micros directionnels. On ressentait une certaine pression. Des gens un peu bizarres traînaient devant mon bureau, tard le soir, et me suivaient jusqu’à ma voiture.”

Cette crainte d’être espionné ne semble pas relever de la simple paranoïa, si l’on en croit deux anciens responsables de la sécurité d’Henry Racamier. Le premier s’appelle Jean-Claude Blouin, ce spécialiste de la protection rapprochée a longtemps été le chauffeur et l’homme de confiance d’Henry Racamier. Plutôt du genre taiseux, l’homme a accepté de livrer ses souvenirs de l’époque. “À deux ou trois reprises, j’ai été suivi par des voitures qui souhaitaient connaître les rendez-vous d’Henry Racamier », raconte-t-il.

« Du coup, je suis devenu méfiant : je ne prenais jamais le même parcours, et je passais au feu rouge. Comme on avait des doutes, on a fait venir dans le bureau de Monsieur Racamier une équipe de ‘dépoussiérage’, c’est-à-dire des spécialistes avec des appareils pour vérifier la présence ou non des micros. Résultat : il y en avait deux : un micro caché sous le bureau et un autre à l’intérieur d’une lampe. C’était vraiment de l’espionnage ! »

Un autre homme chargé à l’époque des questions de sécurité, Daniel Rémy, fait le même constat, après avoir fait appel à « des techniciens hors pairs qui, pour l’essentiel, étaient des anciens des services » français. Et pour cause : Daniel Rémy avait travaillé avec l’ancien commissaire des Renseignements généraux, Jean Caille, dont le nom apparaît dans l’affaire Ben Barka. « Régulièrement, on récupérait des micros toujours plus sophistiqués, dans des endroits toujours plus insolites, raconte Daniel Rémy. Lorsque je discutais avec le secrétaire général du groupe Louis Vuitton, on se retrouvait dans les escaliers de service ou dans les toilettes pour être sûrs d’être tout à fait tranquilles. Il y avait manifestement des complicités internes permettant d’installer des micros la nuit ou les week-ends. » 

Interrogé en 2014 dans l’émission Complément d’enquête sur France 2, le vice-président de LVMH, Pierre Godé, conteste avoir fait espionner Henry Racamier, expliquant avoir été au contraire lui-même la victime d’écoutes sauvages. Face caméra, il assure avoir retrouvé chez lui « une boîte (…) avec deux magnétophones qui se déclenchait quand le téléphone se décrochait. » Interrogé sur le fait de savoir si ça pouvait venir du clan Vuitton de l’époque, l’homme de confiance de Bernard Arnault, décédé en février 2018, a cette réponse : « C’est pas du tout impossible. »

Là encore, difficile d’en savoir plus. Mais les anciens responsables de la sécurité d’Henry Racamier ne démentent pas avoir eu connaissance d’une surveillance visant l’entourage de Bernard Arnault. « Monsieur Racamier ne voulait absolument pas utiliser ces méthodes de voyous, mais je reconnais que ça a été fait à son insu », confesse Jean-Claude Blouin. « J’ai la conviction qu’il y a effectivement pu y avoir l’implantation de micros chez la partie adverse, c’est-à-dire chez Bernard Arnault », affirme de son côté Daniel Rémy, laissant entendre qu’il y a pu également y avoir un double jeu de certains intervenants. “Même si nous avons des métiers très confidentiels, nous sommes dans un milieu où tout le monde se connaît et parle. Tout le monde sait à peu près qui est intervenu chez qui… »





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