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Enduroman. De Londres à Paris, l’immense exploit du Caennais Jean-Charles Harbonnier

Jean-Charles Harbonnier lève son vélo après 55 heures et 50 minutes d'un effort extraordinaire qui a mené l'athlète de Londres à Paris.
Jean-Charles Harbonnier lève son vélo après 55 heures et 50 minutes d’un effort extraordinaire qui a mené l’athlète de Londres à Paris. ©Göran SEIFERT

Si vous croisez Jean-Charles Harbonnier dans la rue, il y a peu de chances que vous voyiez en lui un super-héros. Aucun mécanisme bionique n’apparaît chez cet homme souriant au gabarit plutôt ordinaire. C’est pourtant une performance extraordinaire qu’il a réalisée entre le 4 et le 7 juillet 2022.

Des distances ahurissantes

Ce Caennais d’adoption a rallié Paris au départ de Londres après 135 kilomètres de course à pied dans le sud de l’Angleterre, 57 kilomètres de natation dans les eaux fraîches de la Manche et 290 kilomètres de vélo jusqu’à l’Arc de Triomphe. Depuis son lancement en 2001, seuls 46 participants avant lui étaient parvenus à boucler l’Enduroman. Ils ne sont que trois à avoir réalisé un meilleur temps que le sien : 55 heures et 50 minutes. 

Jean-Charles Harbonnier en course à pied dans une rue anglaise.
Jean-Charles Harbonnier en course à pied dans une rue anglaise. ©DR

Jean-Charles Harbonnier, originaire de Valenciennes, a tout du parfait ovni. Ce haut potentiel intellectuel, d’après le portrait qui lui est consacré sur Sebmena.fr, était loin de s’imaginer en performeur de l’extrême quand, à seulement 24 ans, il chapeautait 450 personnes dans l’audiovisuel. Il était alors en charge de la retransmission d’événements sportifs tels que les Jeux Olympiques de Londres. Trois ans plus tard, peu avant qu’il ne donne une nouvelle orientation à sa carrière professionnelle, il bouclait son premier ultra-trail. 

Jusqu’à 30 heures d’entraînement par semaine

En 2019, Jean-Charles Harbonnier était un habitué des longs efforts quand il est tombé – sans la regarder avant de l’avoir fait, un principe chez lui – sur une vidéo de Marine Leleu. Quelques mois plus tôt, elle avait été la première Française à boucler l’Enduroman. « Je cherchais un dernier challenge pour finir ma carrière sportive intensive, raconte Jean-Charles Harbonnier. Quand j’ai postulé, j’étais très naïf… »

Je me disais : « oh, ça va, tu fais des ultra-trails, ça va être facile ». Au fur et à mesure de mes rencontres avec les gens qui avaient fait l’Enduroman, j’ai pris conscience de la réalité. 

Sélectionné dès 2020, Jean-Charles Harbonnier s’est entraîné entre 20 et 30 heures par semaine pendant un an et demi sous la houlette d’un autre finisher, Dany Perray. « J’ai arrêté de travailler en septembre 2021 pour me consacrer à ma préparation. C’est surtout la traversée de la Manche qui me faisait peur. » Pour cause, « JCH » ne nageait que ponctuellement à l’origine.

Jean-Charles Harbonnier n'a pas perdu un seul kilo au long des deux jours et demi d'effort :
Jean-Charles Harbonnier n’a pas perdu un seul kilo au long des deux jours et demi d’effort : « je n’ai jamais mangé autant », dira-t-il. ©DR

Une course à pied rondement menée

Avant d’enfiler la combinaison – et non le seul slip de bain comme le veut la tradition anglaise, encore fallait-il boucler les 135 kilomètres de course à pied. Pour l’habitué des sentiers escarpés et des paysages grandioses, « le temps était parfois long » sur des départementales « parfois ultra-glauques ». En revanche, le niveau de difficulté s’est révélé plutôt modéré, d’où les 10 à 12 km/h moyens.

J’ai bien géré ma course à pied. Je suis arrivé tout frais, même si j’avais les quadris explosés. 

Le grand rendez-vous de cet immense défi allait sonner après 4h30 de récupération. La Manche attendait Jean-Charles Harbonnier. « Je devais suivre un bateau, dont le pilote calculait le meilleur itinéraire en fonction des courants et des 450 bateaux qui passent chaque jour. » Une planche de piscine permettait au nageur d’être ravitaillé très régulièrement, mais il était hors de question de poser une seule main sur le navire qui lui ouvrait la voie. 

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Jean-Charles Harbonnier sous le regard de sa compagne pendant la traversée de la Manche.
Jean-Charles Harbonnier sous le regard de sa compagne pendant la traversée de la Manche. ©DR

« Fracture mentale » dans la Manche

Une fois, pourtant, la tentation s’est fait ressentir. Dans le banc de phoques, nom d’un courant contraire tout près des côtes françaises, Jean-Charles Harbonnier a vécu la même « fracture mentale » qu’il avait déjà expérimentée à l’entraînement. « J’ai craqué. Je me suis dit : ‘tiens, l’échelle n’est pas loin…’ » Coincé pendant une heure et demie quasiment à l’arrêt malgré toute l’énergie déployée, le Nordiste n’a pas abdiqué. La traversée de la Manche, c’est peut-être sa seule fierté personnelle. 

Émotionnellement et physiquement, cela m’a beaucoup marqué. J’en ai rêvé pendant une semaine. J’ai très mal dormi parce que j’étais non-stop dans la Manche. 

Durant près de 15 heures, Jean-Charles Harbonnier s’est débattu avec le froid, les bancs de méduses (« comme l’eau était très claire, je les ai bien vus passer ! »), les vagues laissées sur 600 mètres par les immenses porte-conteneurs, le sel qui attaque la peau et la solitude. « Tu refais le monde, tu chantes… Il faut toujours être positif. À chaque coup de bras, tu penses à quelqu’un, tu dis son nom… » 

À Calais, ces noms étaient des visages familiers, soulagés et heureux d’accueillir le héros du jour. « J’ai voulu prendre le temps de partager ce moment avec eux. S’ils n’avaient pas été là, je n’aurais rien fait. Ce n’est vraiment pas un exploit individuel. » L’Enduroman, la compagne et les proches de Jean-Charles Harbonnier l’ont aussi accompli à leur manière, en gérant toute la logistique depuis le camping-car, la voiture ou le bateau. 

Le vélo, presque une formalité

Arrivé dans son nord natal, Jean-Charles Harbonnier s’est offert un solide petit-déjeuner et une micro-sieste de huit minutes. Le plus dur était derrière lui au petit matin. « Je n’avais quand même pas une bonne tête en remontant sur le vélo », sourit-il. Quelques vallons, du froid, du chaud et un coup de pédale finalement dynamique : « le vélo est passé tellement vite, c’est incroyable ! » L’effort a toutefois laissé des traces.

Pour descendre du vélo, il y en a un qui me portait et l’autre qui tenait le vélo. 

Plus que les jambes, ce sont cependant les fesses qui ont souffert. « Une fois assis, ça va. Mais les 15 000 feux à Paris, les pavés… Ah l’enfer, j’ai eu mal au cul ! » Mais à une heure du matin, Jean-Charles Harbonnier s’inquiétait plus de faire attendre ses soutiens au pied de l’Arc de Triomphe que des douleurs qui pouvaient l’enserrer. « On avait dit que j’arriverais entre minuit et une heure du matin, ça me faisait ch… de ne pas être à l’heure. » 

« Je n’avais pas une bonne tête quand je suis parti sur le vélo ! » ©DR

« Le sens que je donne à l’Enduroman, c’est le partage »

Vingt minutes plus tard, l’enthousiasme de la cinquantaine de veilleurs était évidemment intact. Après deux jours et demi et deux nuits et demie d’effort, Jean-Charles Harbonnier avait accompli son incroyable défi. « Quand tu arrives, tu oublies tout ! » Depuis, « la redescente est progressive » et des projets personnels évitent le blues de l’après. Jean-Charles Harbonnier, qui a levé 17 000 euros grâce au financement participatif pour mener à bien son projet, s’interroge désormais sur la suite à en donner.

La première question que les gens me posent, c’est : pourquoi tu fais ça ? J’ai toujours voulu donner un sens à l’Enduroman. Au début, j’ai pensé à une association pour l’écologie. Je n’ai pas trouvé ce qui me correspondait. Le sens que je donne à l’Enduroman, c’est de le partager. 

Cela tombe bien, Jean-Charles Harbonnier adore raconter ses périples d’ultra-traileur. Sur YouTube, sa chaîne compte près de 20 000 abonnés. Les vidéos de son aventure sortiront en septembre. En parallèle, le trentenaire prépare des interventions dans les foyers de l’Armée du Salut, qui l’a soutenu financièrement. 

L'indispensable ravitaillement derrière la voiture accompagnatrice. Un moment de réconfort bienvenu.
L’indispensable ravitaillement derrière la voiture accompagnatrice. Un moment de réconfort bienvenu. ©DR

Retour à la vie normale

En octobre, Jean-Charles Harbonnier prendra le départ d’une course de 75 kilomètres, une broutille, pour « revenir à la vie normale », « ne pas subir de dépression sportive ». D’ici là, la fatigue générale qui l’étreint encore aura disparu, comme les douleurs aux bras se sont effacées après une dizaine de jours. Et après ?

Les gens me demandent quelle sera la suite, mais il n’y a pas toujours de suite. À un moment, on peut aussi s’arrêter.

Jean-Charles Harbonnier portera à tout jamais le numéro 47, lui le 47ᵉ finisher de cette course hors norme. « J’en tire une satisfaction personnelle, certes, mais je suis plus dans l’idée du partage que de m’en vanter. Je suis juste content et reconnaissant envers mon équipe. On a vécu une belle aventure. » Jean-Charles Harbonnier n’était pas venu pour souffrir. Il a trouvé dans l’Enduroman ce qu’il cherchait. L’humain y occupe la première place.

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1 Comment

  1. Sébastien MENA says:

    Merci pour cet article sur ce champion hors norme. Je n’avais pas eu la chance de lire ses impressions à l’issue de son exploit.
    Je le reconnais bien dans l’humilité et la recherche de sens.
    Il est une source d’inspiration pour qui se demande à quoi sert tout ça : approfondir la connaissance de soi et devenir une personne meilleure en éprouvant des limites qui sont avant tout mentales.
    Et merci pour la référence à mon interview de janvier dernier. J’apprécie !
    Bonne continuation

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