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PORTRAIT. Gérard Bonnet, « Monsieur Puzzle » du quartier Montparnasse, à Paris

Gérard Bonnet, 80 ans, s'installe à Montparnasse pour faire profiter les passants de sa passion pour les puzzles.
Gérard Bonnet, 80 ans, s’installe à Montparnasse pour faire profiter les passants de sa passion pour les puzzles. (©Lorraine Gregori / actu Paris)

Gérard Bonnet, 80 ans, est passionné de puzzle. Installé sur la chaussée du boulevard du Montparnasse, à Paris, il assemble les pièces, 365 jours par an, depuis 14 ans.

Une petite table, une planche, et un 1 500 pièces de Venise

Si vous fréquentez le quartier, peut-être l’avez-vous croisé, pièces en bois en main. Au même endroit, près de la colonne Morris face au restaurant de couscous, Gérard Bonnet est un des visages du 14ème arrondissement. De son tabouret, il a vue sur la sortie du métro, le Théâtre de Poche et la tour Montparnasse. Ici, tout le monde connaît Monsieur Puzzle.

Gérard Bonnet place toujours sa table et son tabouret au même endroit.
Gérard Bonnet place toujours sa table et son tabouret au même endroit. (©Lorraine Gregori / actu Paris)

Dès 9 heures du matin, comme tous les jours, Gérard, passionné de puzzle, installe son atelier de fortune, boulevard du Montparnasse. Un siège recouvert d’une couverture, une petite table en bois et une planche bleue sur laquelle sont disposées les premiers morceaux de son puzzle en cours : un “1 500 pièces” représentant Venise. “Celui-là, il me faudra un mois pour le finir”, baragouine-t-il, cigarillo au bec et tête penchée sur son affaire.

L’octogénaire, à l’accent du Sud-Ouest marqué, a grandi à Castelnaudary (Aude), “dans les jupons de [sa] mère”, femme au foyer, avec son père, militaire, et ses quatre frères et sœurs. Il quitte la maison à 16 ans pour rejoindre l’école hôtelière de Toulouse. S’ensuit une vie de cuisinier, de militaire, et parfois même, de cuisinier-militaire. Jusqu’à son dernier poste, au restaurant du Grand Monarque, à Chartres (Eure-et-Loir), qu’il quitte en 2004 pour sa retraite et venir à Paris.

Après avoir sillonné la France, le “vagabond” souhaitait redécouvrir la capitale dont il avait des souvenirs d’enfance : “J’y venais avec mon père dans les années 1950. Mais à cette époque, Montparnasse était différent. C’était vivant, il y avait des clubs, il y avait des artistes…” Aujourd’hui, la vie de quartier n’est plus la même.

Gérard Bonnet, pensif face au quartier Montparnasse où il fait ses puzzles.
Gérard s’arrête quelques minutes pour écouter ceux qui l’entourent : “Quand les gens sont au téléphone, je me régale ! Ils en racontent de ces conneries !” (©Lorraine Gregori / actu Paris)

L’âme vagabonde d’un ancien légionnaire

“Gégé, il va pleuvoir, t’as ton parapluie ?” lui lance un travailleur de la brasserie voisine. Le ciel se grime, couleur macadam. Après une courte évaluation de la probabilité de se faire rincer, Gérard déménage son barda sous l’abri du cinéma Le Bretagne, dix mètres plus loin. Son refuge les jours de grosse saucée, où il plante sa table légère.

Lorsqu’il pleut, Monsieur Puzzle se réfugie sous la devanture du cinéma.
Lorsqu’il pleut, Monsieur Puzzle se réfugie sous la devanture du cinéma. (©Lorraine Gregori / actu Paris)

Les déménagements, ça le connaît. La France, L’Allemagne, mais aussi Madagascar, Tahiti et Reggane, dans le Sahara, lorsque intègre la Légion étrangère, à la fin des années 1960. Où habite-t-il ? Monsieur Puzzle reste évasif. “Bienvenue chez moi”, sourit-il en écartant les bras pour désigner son quartier. Une jolie façon d’éluder. L’homme, à la bouille candide et malicieuse, dont l’âge a creusé les plis du front, fait partie du décor.

Imperturbable, il se remet au travail. Il trifouille dans une boîte en plastique et en sort une pièce jaune qu’il dispose sur le puzzle… entre deux autres pièces jaunes dont lui seul voit la nuance : “Le plus dur c’est quand les couleurs se ressemblent. » Satisfait, il relève le visage, sourire de gamin aux lèvres. Sa plus grande œuvre ? Un 32 000 pièces de 8 mètres sur 6 mètres, représentant différents tableaux de peintres, qu’il a mis deux ans à assembler. Le puzzle serait resté dans sa maison du Vaucluse, qu’il dit avoir laissé à ses quatre enfants, avec lesquels il n’est plus en contact. Mais ça non plus, il n’en parle pas trop.

“J’aime bien toutes sortes de puzzles : les paysages, les châteaux, les animaux...par contre je ne fais pas de nu.”
“J’aime bien toutes sortes de puzzles : les paysages, les châteaux, les animaux…par contre je ne fais pas de nu.” (©Lorraine Gregori / actu Paris)

“Bonjour, vous me reconnaissez ?” l’interpelle Anne-Marie, qui habite à quelques numéros de là. L’air détaché, Gérard la salue, sans trop la remettre. Elle « trouve merveilleux ce que fait » Gérard. « La mairie devrait vous mettre un local à disposition pour que vous puissiez exposer », continue la femme avec entrain. Vous les vendez vos puzzles ? Il faut les vendre.” Gêné, l’octogénaire marmonne quelques mots, remettant ce projet à plus tard. Pour le moment, seule une coupette sur la table, et quelques ventes particulières lui rapporte des pièces. “On m’a racheté un puzzle d’Astérix pour 40 euros”, confie-t-il, pas peu fier.

“Un poète des rues à la Prévert”

Est-ce par hasard si Monsieur Puzzle a posé son baluchon dans le Montparnasse réputé par son essence artistique ? Écrivains, peintres, intellectuels et comédiens s’y retrouvaient, à une autre époque. Pablo Picasso y avait son atelier. Dans le fond, Gérard Bonnet en est un, d’artiste. Ou plutôt, “un poète des rues à la Prévert”, comme le décrit Stéphanie Tesson, du Théâtre de Poche, au 75 du boulevard. Cela fait dix ans, depuis l’ouverture du lieu en 2011, qu’elle le croise. “Il est le veilleur du quartier, il nous a accueillis dans son allée.”

Depardieu, Brassens, Perret… il dit en avoir croisé du beau monde. Peut-être qu’un jour il ira sur scène ? Pour l’heure, il profite comme spectateur : “On me laisse voir les pièces gratuitement.” Et s’il vient à monter sur les planches, “ce sera pour jouer un comique”, prévient-il. À la fois naïf, curieux et futé, l’homme est un paradoxe à lui seul. Justement décrit par sa voisine du théâtre comme “une âme d’enfant, très en prise avec la réalité”.

Il est presque 16 h 30 lorsque Gérard s’éclipse. Ça suffit pour aujourd’hui. Après tout, rien ne presse. Des puzzles, il en a déjà fini un bon paquet. 300 ? 400 peut-être. Plus sûrement. Si ça continue, il n’y aura plus de place dans la cave où il les stocke. Finalement, ce serait pas mal d’avoir un endroit pour les exposer, formule-t-il à demi-mot. Pas si mauvaise l’idée d’Anne-Marie. Et peut-être même les vendre ? “Pas pour me faire de l’argent, mais pour que les gens puissent repartir avec un souvenir de cet homme qu’ils ont croisé dans la rue.”

Monsieur Puzzle en action.
Monsieur Puzzle en action. (©Lorraine Gregori / actu Paris)

Par Lorraine GREGORI.
En partenariat avec le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ).

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