Faits divers

PORTRAIT. Olivia Ronen, l’avocate de Salah Abdeslam qui « nage à contre-courant » au procès des attentats du 13-Novembre

Les lieux sont à son image, un cabinet sobre et épuré dans l’un des quartiers les plus chics de la capitale. Olivia Ronen nous reçoit un matin de mai, avant la reprise de l’audience au procès des attentats du 13 novembre 2015 – elle plaidera vendredi 24 juin. Il y a encore quelques mois, l’avocate de 32 ans n’était connue que du microcosme des pénalistes parisiens, option « justice antiterroriste ». Elle a basculé dans une autre dimension depuis que Salah Abdeslam l’a désignée pour le défendre dans le dossier des attentats qui ont fait 132 morts – deux rescapés se sont suicidés après les faits – et des centaines de blessés.

Au fil des débats, la mèche blanche qui se détache de ses longs cheveux noirs a gagné du terrain. Un signe plus éloquent que ses rares prises de parole médiatiques. Depuis l’ouverture du procès, Olivia Ronen a observé une distance polie avec les journalistes et il a fallu attendre la fin des interrogatoires des accusés, mi-avril, pour qu’elle accepte de se livrer. Une réserve plutôt inhabituelle dans la profession. « Ce n’est pas de la méfiance, plutôt de la prudence », justifie-t-elle.

Dans l’intimité du bureau, le ton est détendu et chaleureux, les mots choisis. Un autre signe attire l’attention, ce tatouage sur son poignet gauche. Il s’agit du prénom en hébreu de sa grande sœur Stéphanie, née handicapée et disparue à l’âge de 28 ans. « Un coup de tonnerre » dans le ciel de cette famille parisienne « très soudée ». Le père, né en Iran et parti vivre un temps en Israël, est chef d’entreprise. La mère, fonctionnaire à l’imprimerie nationale, a arrêté son activité pour élever ses quatre filles. Olivia Ronen, la petite dernière, n’a plus « jamais arrêté de travailler » depuis ce jour de décembre 2011.

C’est certainement cette première confrontation avec l’injustice qui l’a fait dériver d’un parcours plutôt classique sur le papier. La scolarité, brillante, est rythmée par trois cours de danse hebdomadaires au conservatoire. Alors que les portes du ballet de l’Opéra de Paris s’ouvrent à elle, l’adolescente se lance « à corps perdu » dans le théâtre, jusqu’à la fin du lycée. Suivent hypokhâgne et khâgne. Mais sous le vernis de la réussite, quelque chose d’insoumis tempête. Au lieu de préparer le concours de l’Ecole normale supérieure, l’étudiante bifurque vers le droit, et un master à la Sorbonne. Le métier d’avocate pénaliste est au bout du chemin, comme « une évidence ».

Elle prête serment en 2016, aux côtés de Martin Vettes. Son futur binôme au procès des attentats du 13-Novembre apprécie « le mélange entre la légèreté et la profondeur du personnage », qui conjugue « discrétion », « sérieux » et « humour ». Olivia Ronen a une certaine « façon de cultiver l’oxymore », confirme Alice, une amie proche, rencontrée il y a huit ans lors d’un stage à la Commission nationale consultative des droits de l’homme.

« Elle prend ce qu’elle fait au sérieux, mais elle ne se prend pas au sérieux. Elle est ambitieuse, un peu parfaite, mais beaucoup plus tumultueuse et torturée qu’elle n’en a l’air. »

Alice, une amie proche

à franceinfo

En écho, Olivia Ronen admet refaire « le match tous les soirs après le procès. Cela torture mais fait progresser ». Son amie, qui lui voue « une affection pétrie d’admiration », n’est guère étonnée : « C’est quelqu’un qui n’a jamais beaucoup dormi. Elle a une très grande exigence vis-à-vis d’elle-même. » La rigueur incarnée, avec un supplément d’âme.

C’est avec cette détermination déconcertante qu’Olivia Ronen postule à un stage chez le ténor Thierry Lévy, une figure de la lutte contre l’emprisonnement, emporté par un cancer en 2017. Elle « insiste », « relance par téléphone », « envoie » son mémoire sur « la place de la prison dans la lutte contre la récidive ». Ressort « en sueur » des entretiens, « pressée » comme un citron. Le jeu en vaut la chandelle. Olivia Ronen se retrouve chez cet avocat sincèrement anticonformiste, qui « pense par lui-même », envers et contre tous. « J’aime bien ce qui est différent », confie-t-elle simplement.

L’élève fait ses armes auprès du maître, mais c’est elle qui héritera du dossier dont rêvait Thierry Lévy, comme il le confiait au Monde (lien payant) peu de temps avant sa mort. A l’été 2018, un courrier signé Salah Abdeslam lui parvient pendant ses vacances. Olivia Ronen avoue avoir été gagnée par une « grande motivation » à l’idée de ce « paroxysme de la défense ». Comment son nom est-il parvenu aux oreilles du détenu le plus surveillé de France ? Cela restera secret.

Elue fin 2016 parmi les secrétaires de la Conférence, un concours d’éloquence du barreau de Paris, Olivia Ronen se fait une réputation en héritant de ses premiers « gros dossiers » en matière terroriste. Pour Erwan Guillard, un ex-militaire breton parti faire le jihad en Syrie, elle obtient, avec son confrère Jérémie Boccara, 11 ans de réclusion en appel, contre 18 ans requis par l’accusation. La défense d’Aleksander H., un Albanais de 38 ans mis en examen pour trafic d’armes dans le dossier des attentats de Nice, s’avère plus traumatisante. Il se suicide en prison parce qu’il « ne supportait pas l’étiquette de terroriste » et les conditions de détention qui vont avec, selon elle. Ces expériences ne sont pas restées à la porte du parloir lorsqu’elle a rencontré Salah Abdeslam. « Olivia est quelqu’un d’extrêmement empathique, ça ne me surprend pas qu’il ait connecté avec elle », relève Jeremie Boccara, qui ne tarit pas d’éloge pour sa consœur.

« C’est une des meilleures de sa génération. Ce qui est assez remarquable chez Olivia, c’est son endurance et sa façon d’encaisser la pression. »

Jérémie Boccara, avocat

à franceinfo

Là où un Sven Mary, le premier avocat belge du terroriste, raillait l’« intelligence de cendrier vide » de son client, Olivia Ronen s’est attachée à lui redonner figure humaine. « Je le considère comme une personne normale que j’assiste », souligne l’intéressée. En miroir, l’avocate évite les effets de manche dont certains confrères plus chevronnés sont coutumiers. D’aucuns mettent à son crédit, et à celui de Martin Vettes, l’évolution de Salah Abdeslam. L’accusé ne leur a pas rendu la tâche facile. Il a fallu composer avec ses provocations − dont le fameux « Je suis un combattant de l’Etat islamique » au premier jour du procès −, ses justifications insupportables, ses silences à géométrie variable, sa « montagne de contradictions », selon les mots de Georges Salines, père de Lola, tuée au Bataclan.

Olivia Ronen est parvenue à obtenir des mots d’excuses pour les victimes et quelques larmes, versées au tout dernier jour de ses interrogatoires. Sur les bancs des parties civiles, ce mea culpa a tracé une ligne de démarcation entre ceux qui y ont été sensibles et ceux qui n’y ont pas cru. L’avocate Claire Josserand-Schmidt gardera « longtemps en mémoire » la manière dont sa consœur en face « a réussi à pousser Salah Abdeslam assez loin pour qu’il lâche prise, à l’extraire de cette communauté dans laquelle il est enfermé. » Les propres larmes d’Olivia Ronen après cette séquence n’ont pas échappé à l’assistance. L’intéressée confie pudiquement avoir « réalisé qu’on avait touché quelque chose d’important ». D’autres, comme l’avocat Didier Seban, y ont vu un numéro « bien préparé », quand bien même le travail abattu pour y parvenir inspire le « respect ».

Inlassablement, Olivia Ronen s’est levée ces derniers mois pour pointer les failles d’un dossier monumental ou les contradictions d’un témoin. Ses questions incisives à l’ancien président François Hollande sur la chronologie des frappes françaises en Syrie et en Irak ont paru légitimer la rhétorique de son client. Salah Abdeslam a plusieurs fois soutenu que les attentats étaient une réponse aux bombardements. « Ce n’est pas pour soutenir ses arguments, mais pour qu’on les démonte efficacement, assure l’avocate. C’est dans ces zones d’ombre que les idées fausses prospèrent. »

Funambule dans chacune de ses interventions, Olivia Ronen n’est jamais tombée. Mais « son ton sarcastique » et « son insolence inutile » ont déplu à quelques-uns de l’autre côté de la barre. Gérard Chemla, figure des avocats de victimes, y voit une « erreur de jeunesse » et une tentative de « copier » Thierry Levy et sa célèbre maxime : « L’éloquence, c’est la discipline du cri. » Olivia Ronen hausse les épaules : « Je me demande ce qu’ils pouvaient attendre de la défense de Salah Abdeslam. Qu’elle soit taiseuse ? Mielleuse ? Est-ce qu’il n’y a pas un biais sur le fait d’être une femme et d’avoir un ton déterminé ? »

Sur les bancs de la défense, au contraire, ses confrères et consœurs saluent cette voix qui devient « puissante » dès qu’elle revêt la robe et cette capacité à ne pas « se soumettre à l’autorité, sans être outrageuse ». Olivia Ronen « nage à contre-courant », formule Negar Haeri, qui défend l’accusé Mohamed Amri. Marc Bailly, un confrère de la Conférence des avocats, appuie : « On ne fait pas ce métier pour être aimé. Elle incarne cela. »

Ce n’est pas ce que retient Martin Vettes, qui doit à Olivia Ronen sa présence dans ce dossier, alors qu’il n’avait « jamais fait de procès terroriste ». La confiance mutuelle a primé sur le reste.

« Les passions tristes, ça lui est un peu étranger. Elle trace sa route, elle ne veut de mal à personne, elle veut du bien à ceux qu’elle aime. »

Martin Vettes, avocat de Salah Abdeslam

à franceinfo

Aucune bataille d’ego dans ce duo, dont l’harmonie fait, pour le coup, l’unanimité. Parler de l’un, c’est parler de l’autre. Les deux trentenaires ont le même âge que leur client. Arthur Dénouveaux, le président de l’association de victimes du 13-Novembre Life for Paris, voit dans cette jeunesse partagée un atout, quand « un Sven Mary et un Franck Berton − le premier avocat français de Salah Abdeslam − s’y sont cassés les dents ». Olivia Ronen a fêté son anniversaire le 7 janvier. Elle court après le temps, marche à défaut de danser et carbure au régime pommes-Kinder Bueno. C’est elle qui plaidera en dernier, vendredi 24 juin. Ses pensées « seront jetées sur le papier au dernier moment, pour avoir la dernière impression ». Ses années sur les planches lui ont appris à « poser [sa] voix, [se] mouvoir ». La comparaison s’arrête là. « Je ne peux pas plaider quelque chose en quoi je ne crois pas. Je ne joue pas. » Le verdict l’inquiète davantage – la perpétuité incompressible a été requise contre son client. Et l’après : « La peur du vide est là. »

Pour commencer, Olivia Ronen devrait rester l’avocate de Salah Abdeslam, jugé à partir du mois d’octobre dans le procès des attentats du 22 mars 2016, à Bruxelles. « L’idée, ce n’est pas de s’investir dans un procès et de s’en aller. » Et puis il y aura tous les autres dossiers, matérialisés par les fichiers qui remplissent l’armoire de son cabinet. L’avocate retrouvera peut-être le temps de renouer avec ses hobbies. Elle projette d’aller voir le film sur la danse de Cédric Klapisch, En corps.

Olivia Ronen n’est pas du genre à cultiver son jardin. Au-dessus de la « seule plante » qu’elle a réussi à maintenir en vie est suspendue son épitoge, cette écharpe que les avocats portent sur leur robe. Sa langue fourche et voilà qu’elle nous désigne son « épitaphe ». Le lapsus tombe à pic. S’il fallait une phrase pour définir Olivia Ronen, ce serait sans hésiter le serment de l’avocat : « Je jure d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. »





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