Quand des espions chinois sont accusés de vouloir faire tomber un candidat à une élection américaine

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Dans une déclaration commune inédite, les directeurs du FBI et du MI5 ont mis en garde, mercredi, contre la menace protéiforme de l’espionnage chinois. Ils ont notamment évoqué une violente campagne pour empêcher un dissident chinois devenu américain de briguer un siège au Congrès. 

Le patron du FBI américain et son homologue du MI5 britannique, côte à côte pour une déclaration commune : cela n’arrive presque jamais. Christopher Wray est venu de Washington pour affirmer de concert avec le chef du renseignement intérieur britannique Ken McCallum, mercredi 6 juillet, à Londres, qu’il n’y avait actuellement pas de plus grande menace pour l’Occident que la Chine.  

« Une telle initiative n’est pas du ressort des chefs du renseignement. C’est une décision politique qui doit être prise en haut lieu au niveau de l’exécutif des deux pays, ce qui donne d’autant plus de poids à leur prise de parole », souligne Zeno Leoni, spécialiste des questions de défense chinoise et des rapports entre la Chine et l’Occident au King’s College de Londres.

Les 1 001 exemples d’espionnage « made in China »

Pour lui, le plus probable est « que les Américains veulent profiter de l’effet guerre en Ukraine pour tenter de créer un front occidental plus uni face à la Chine ». Quel rapport entre l’invasion russe et la menace chinoise ? « Les pays d’Europe continentale se sont toujours montrés moins fermes face à Pékin que Washington, et les États-Unis espèrent que le conflit ukrainien va les convaincre que les régimes autoritaires – comme en Chine et en Russie – représentent une menace plus aiguë que ce qu’ils pouvaient penser », ajoute l’expert du King’s College.

Il y aurait ainsi une dynamique que Washington et Londres entendent exploiter au plus vite. Et ils ont décidé de frapper fort avec la prise de parole des deux chefs du renseignement. Leur déclaration conjointe se lit comme un véritable catalogue de Prévert des 1 001 manières dont les espions chinois pillent le savoir-faire occidental et mettent en péril la démocratie. 

La description est tellement anxiogène qu’on a l’impression qu’il y a des espions chinois à chaque coin de rue et qu’ils viennent jusque dans nos champs voler les récoltes OGM pour s’approprier ce savoir-faire. C’est d’ailleurs exactement ce que décrit Christopher Wray, le directeur du FBI, en évoquant des agents chinois « s’enfonçant dans l’Amérique profonde pour y déterrer et voler des cultures qui leur demanderaient des années à développer eux-mêmes« .

Pékin n’a pas manqué de rejeter en bloc, mercredi, toutes les accusations, affirmant que « les faits prouvent que ce sont les États-Unis qui représentent la principale menace pour la paix mondiale », raconte The Guardian.

« Les accusations d’espionnage économique et industriel à l’encontre de la Chine sont très anciennes. L’intérêt, maintenant, pour les Américains et les Britanniques est de démontrer que Pékin, qui a de plus en plus de moyens économiques et a gagné en confiance sur la scène internationale, est devenu plus entreprenant que jamais dans ce domaine », souligne Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine à la Fondation pour la recherche stratégique.

Un ancien de Tiananmen dans le collimateur de Pékin

Ce qui est plus nouveau, c’est l’accent mis sur la menace que les espions chinois font planer sur nos démocraties. Ainsi, Christopher Wray affirme qu’à ses yeux l‘exemple « le plus extrême » de l’activisme des espions chinois hors de leurs frontières est la campagne menée depuis Pékin pour empêcher par tous les moyens un candidat qui ne leur plaît pas de se présenter aux élections législatives américaines de mi-mandat prévues pour novembre 2022. 

Le patron du FBI ne cite pas son nom, précisant simplement qu’il s’agit d’un Chinois naturalisé américain qui avait participé aux manifestations de la place Tiananmen en 1989. 

Il s’agit, en fait, de Yan Xiong dont les mésaventures étaient au cœur d’une enquête fédérale qui a débouché en mars 2022 à la mise en accusation de plusieurs ressortissants chinois pour « harcèlement et intimidation ».

Yan Xiong figure sur la liste des dissidents chinois les plus recherchés par Pékin, qui l’accuse d’avoir joué un rôle de premier plan dans l’organisation du mouvement étudiant de 1989. Après la répression des manifestations sur la place Tiananmen, Yan Xiong a fui aux États-Unis en 1992, où il a été naturalisé et a servi huit ans dans l’armée américaine.

Une nouvelle vie qui ne l’a pas empêché de continuer à militer contre le régime chinois. Il s’est même rendu à Hong Kong en 2009 pour manifester son soutien au mouvement pro-démocratie. 

Pas étonnant, dans ces conditions, que sa candidature aux élections législatives de novembre 2022 dans l’État de New York ait déplu aux autorités chinoises. 

Des méthodes « pas très subtiles »

Pour l’empêcher de se présenter, les services de renseignements chinois sont allés jusqu’à engager un détective privé chargé de trouver des squelettes dans le placard du dissident-candidat. Ils étaient même prêts à fabriquer des casseroles de toutes pièces si l’enquête n’aboutissait sur rien de croustillant. « Va trouver une fille, peut-être qu’il sera tenté », a ainsi ordonné l’agent chinois au détective, d’après le dossier d’accusation du procureur de New York. 

Ils ont aussi envisagé de falsifier des déclarations de revenus afin de faire passer Yan Xiong pour un fraudeur, raconte le New York Times. Et si tout ça ne marchait pas ? Un recours à la violence ne semblait pas exclu. Plusieurs enregistrements récupérés par les enquêteurs prouvent qu’il avait proposé de « tabasser [Yan Xiong] jusqu’à ce qu’il ne puisse plus marcher ». Enfin, avait été suggéré « un accident de voiture. Ça devrait suffire pour le détruire, non ? ».

Yan Xiong a échappé à ce triste sort de justesse. Le détective privé a préféré tout raconter aux autorités américaines plutôt que d’exécuter les plans de son client chinois. 

« C’est l’exemple choc par excellence si on veut faire passer le message que la Chine représente un vrai danger », reconnaît Antoine Bondaz. Mais les experts interrogés par France 24 trouvent aussi que ce n’est pas forcément très représentatif du modus operandi chinois. « Ce n’est pas très subtil comme procédé et, au final, peu efficace. Les Chinois disposent de méthodes plus discrètes et insidieuses pour tenter d’exercer une influence à l’étranger », assure Zeno Leoni. « L’ingérence politique chinoise passe généralement plutôt par le financement des campagnes de candidats comme en Australie« , souligne Antoine Bondaz.

Pour Zeno Leoni, l’affaire Yan Xiong relève davantage d’une stratégie chinoise d’intimidation de la diaspora plutôt que d’une attaque en règle contre les institutions démocratiques américaines. « C’est une façon de dire aux Chinois qui seraient tentés de critiquer le régime depuis l’étranger que l’exil ne les protègera pas du bras vengeur de Pékin », affirme le chercheur. 



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